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En cette fin d’année, c’est l’occasion de reprendre le contact avec les amis, les connaissances pour partager un peu de ce que l’on a vécu durant l’année qui vient de s’écouler.
Date : 22/12/2005
Mais avant, je voudrais faire écho à quelques événements qui se sont passés durant cette année en Corée. La Corée est un pays moderne. C’est, semble-t-il, le pays où l’on surfe le plus sur Internet. C’est aussi le pays des téléphones mobiles. On en voit dans toutes les mains et surtout on les entend partout : dans la rue, dans le bus, le métro, dans les restaurants et même quelques fois dans les églises !…. Il semble que la grande majorité des Coréens soient devenus accros du téléphone mobile. Et ce n’est pas fini, car ces jours-ci est mis sur le marché un téléphone qui permet de capter des émissions de télévision. Donc dans cette société moderne et consommatrice qu’est la Corée, nous n’avons pas encore fini d’être dérangés par ceux qui téléphonent à grand bruit, par ceux qui ne cesse de taper sur les touches de leur téléphone pour s’amuser à des jeux, et maintenant nous aurons ceux qui seront perdus dans des émissions télévisés. On peut se demander quand tous ces braves gens auront le temps de penser un jour ? Quand ils auront le temps de parler à leur voisin ? Je n’oublie pas de dire que j’utilise moi-même un téléphone mobile pour le travail !…
À quand l’unification de la Corée ? Durant cette année, beaucoup de progrès ont été faits dans le dialogue entre les deux Corées. Il semble que le gouvernement du Sud ait décidé de faire le dos rond face au Nord surtout concernant les droits de l’homme. Le gouvernement dit que l’essentiel est d’arriver à un accord avec la Corée du Nord concernant le problème nucléaire. Il y a beaucoup d’échanges entre les deux Corées : économiques, quelques familles séparées peuvent de nouveau se rencontrer. Des personnes, des groupes vont d’une partie à l’autre du pays même si les contrôles sont toujours stricts. Mais on peut tout de même s’interroger sur le silence de la Corée du Sud sur le problème des droits de l’homme en Corée du Nord. Car cela ne concerne pas seulement quelques personnes mais une bonne partie de la population dont les droits les plus élémentaires, comme celui de manger à sa faim sont ignorés par ce régime dictatorial et familial. Il ne nous est pas facile de comprendre un gouvernement dont le président était autrefois un avocat des droits de l’homme ni un parti politique au pouvoir dont beaucoup de députés ont été des militants pour la démocratie. À croire que lorsqu’on est au pouvoir, on perd beaucoup de ses convictions !…
Cette fin d’année se termine assez mal pour le nouvel « héros »coréen de l’année, le chercheur Hwang Woo Sok. Depuis plusieurs mois, ce chercheur coréen faisait la une des journaux et de la télévision en Corée. Il est devenu une véritable idole. C’est le premier scientifique au monde à avoir cloné des embryons humains. Il a fait cela dans le cadre de ce qu’on appelle le clonage « thérapeutique ». C’est aussi le premier à avoir cloné des chiens, ce qui, paraît-il, est très difficile. Malheureusement, pour ce savant, depuis quelques semaines, rien ne va plus. Il y a quelque temps, un de ses collaborateurs, un chercheur américain, a quitté son équipe en dénonçant ce chercheur coréen d’avoir manqué à l’éthique. Depuis on a appris que le chercheur avait obtenu de deux collaboratrices des ovocytes dont il avait besoin pour ses expériences et qu’il avait menti en disant qu’il ne l’avait pas fait. Au cours d’une conférence, le Professeur Hwang a reconnu son erreur. Selon les règles internationales du milieu scientifique, un chercheur ne peut pas faire des expériences sur des données venant de ses collaborateurs directs. Depuis le chercheur a démissionné de toutes ses fonctions et est parti se réfugier dans un temple bouddhiste. La Corée est un pays extraordinaire où il se passe beaucoup de choses. C’est un pays à la pointe du progrès, un pays où les gens travaillent beaucoup, un pays dynamique, moderne. Mais ce qui se passe ces jours-ci avec ce chercheur nous rappelle aussi que ce qui compte ce n’est pas seulement la vitesse, l’argent, la puissance, la gloire. Ce qui manque sans doute le plus dans tout cela c’est la « sagesse » qui permet de donner du sens à ce qu’on fait et de discerner où est le « bien » dans ce que nous faisons. Sans la « sagesse », tout pouvoir devient dangereux et même nuisible. J’espère que la Corée, à travers cette expérience douloureuse pour la fierté nationale, apprendra un peu de « sagesse » qui lui permettra de rester fidèle à ce qui fait la richesse des humains.
Après ce petit aperçu de quelques événements dont les journaux et les médias se font l’écho, je voudrais partager avec vous un peu de ce qui fait mon travail ici. La Corée, pays super moderne, qui se transforme à la vitesse du TGV, comme beaucoup d’autres pays modernes, laisse au bord de la route quantité de gens, des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes. Ce sont des silencieux, car c’est très rare d’entendre leur voix à la télévision ou dans les journaux. Ce sont des gens qui n’ont pas de pouvoir ou si peu et donc ils n’intéressent personne ou presque. Mon travail à la pastorale des accidentés du travail et des silicosés me fait rencontrer quelques-uns. Ne pouvant vous parler de tous, je voudrais en cette fin d’année vous parler de deux personnes que j’ai rencontrées au gré de mes visites dans les hôpitaux ou dans les familles que je visite…
Il s’appelle Monsieur Lee. Il a 69 ans. Monsieur Lee est un vieux travailleur. L’année dernière le 2 décembre, il travaillait encore. Il s’occupait de l’entretien dans un bloc d’immeubles. Donc, l’année dernière, le 2 décembre, alors qu’il réparait une installation électrique, il a été électrocuté. Depuis ce temps, il est à l’hôpital. Il a été brûlé à plus de 60%. Je l’ai rencontré à l’hôpital peu après son accident. Sa femme est avec lui depuis ce temps-là. En Corée, la famille accompagne généralement les malades dans les hôpitaux. Sa femme dort la nuit sur une civière au bas du lit de son mari. Depuis le mois de mars, je les vois presque une fois par semaine. Monsieur Lee a évidemment beaucoup souffert physiquement. Brûlé à plus de 60%, cela veut dire qu’il est brûlé sur tout le corps. Depuis qu’il est à l’hôpital, il a été opéré plus de dix fois. Un jour que j‘allais le voir, on venait de lui couper le bras gauche car il était trop brûlé. Il a aussi pratiquement perdu un œil et son bras droit est aussi bien amoché. Quant à ses jambes qui sont aussi brûlées, il ne sait pas encore si elle seront capables de soutenir son corps brisé. Malgré ses blessures physiques, Monsieur Lee reste bien lucide et sa femme aussi. Mais ce qui les a le plus fait souffrir et qui les font encore souffrir c’est l’attitude de son employeur
Lorsqu’il a eu son accident, son employeur, le gérant de ces immeubles qui l’avait embauché, a voulu le licencier, ce qui est interdit par la loi du travail. « Ce qui m’a fait le plus de mal m’a dit Monsieur Lee, c’est le mépris de mon employeur. Il n’est jamais venu me voir, il ne m’a jamais téléphoné pour s’inquiéter de ma situation. Je ne comprends pas comment on peut être si inhumain…»
Depuis déjà longtemps son employeur a disparu sans laisser d’adresse pour ne pas avoir à faire face à ses responsabilités et Monsieur Lee se trouve obligé de payer ses frais d’hôpitaux à son compte en attendant qu’il soit reconnu en invalidité à la suite de son accident. Cela n’arrivera qu’à la fin de ses soins. Heureusement que Monsieur Lee et sa femme ont des enfants qui peuvent l’aider dans cette situation désespérée. Des ouvriers et ouvrières comme Monsieur Lee, il y en a plein… Ils sont invisibles dans la société. Devenus infirmes, ils se cachent. À part quelques militants qui sont actifs dans des associations, la plupart restent chez eux à la sortie de l’hôpital. Ce n’est pas la pension qu’ils toucheront qui leur redonnera leur dignité de d’hommes et de travailleurs. À travers mes visites à Monsieur Lee et à tous ses compagnons blessés du travail, j’ai appris que ce dont ils attendent le plus, c’est le respect et la considération de leurs employeurs et de leur dignité d’être humains par la société. Monsieur Lee, ce vieux travailleur de 68 ans ne méritait pas le mépris de la part de son employeur. Jésus est venu rendre leur dignité à tous les hommes. C’est cela sa mission et c’est aussi la nôtre à travers toutes ces visites. Pour ce travail avec les accidentés du travail, nous travaillons avec une association d’accidentés du travail. Nous faisons parfois des visites d’hôpitaux avec eux. Au mois de septembre et début octobre, le président de cette association a fait 45 jours de grève de la faim pour soutenir des accidentés du travail que l’entreprise refusait de prendre en compte. Nous l’avons soutenu et nous lui avons rendu souvent visite durant sa grève de la faim.
Notre travail avec les silicosés continue. Durant l’année, une dizaine de nos amis nous ont quittés emportés par la maladie après de longues années de souffrance et d’angoisse. Cette année, je suis descendu trois fois dans la mine. La dernière fois, c’était au début de novembre. Nous sommes allés de nouveau à Taebaek, le pays des mines. Cette fois-ci nous avions invité deux jeunes médecins, un gars et une fille qui finissent leurs études de médecine et qui sont intéressés par la médecine du travail, et en particulier la silicose. Nous avions aussi invité deux journalistes du « Journal de la paix », journal catholique de Corée. Cette fois-ci encore nous avons fait la visite par l’intermédiaire du syndicat des mineurs. Nous sommes descendus à 1700 mètres et nous avons été dans des endroits où les invités ne vont pas habituellement, car c’est un peu dangereux. Nous avons mieux compris ce que nous disent les anciens mineurs même si les conditions du travail à la mine aujourd’hui en Corée ont bien changé. Aujourd’hui tout est mécanisé, mais le travail reste pénible et dangereux. Les deux jeunes médecins en sont revenus satisfaits. Eux aussi peuvent mieux comprendre les mineurs qu’ils doivent soigner. Et ces journalistes du « Journal de la paix » ont pu faire un article pour faire mieux connaître le métier de mineur. Durant cette année, à travers mes visites à l’hôpital, je constate qu’il y a beaucoup d’injustice même parmi les malades. Alors qu’un petit nombre de « chanceux » a tout, d’autres n’ont rien du tout. Avec quelques associations, nous essayons de faire changer les choses pour amener plus de justice. Mais ce n’est pas facile, chacun tenant à ses privilèges, ne voulant rien perdre !…..
Il y a quelques semaines, notre petite équipe a rencontré, à l’hôpital, Monsieur Kim. Il y était venu pour passer la visite annuelle que sont appelés à faire tous ceux qui ont travaillé à la mine. Nous ne l’avions pas trouvé très bien. Nous sommes donc allés le voir là où il vit, c’est-à-dire chez son jeune frère. Monsieur Kim est encore jeune puisqu’il n’a que 46 ans. Mais il a travaillé 20 ans à la mine comme deux de ses frères aînés. Depuis quelques années il a la silicose comme ses deux frères et il ne peut pas travailler. En plus de cela, un peu à cause de son travail, il s’est mis à boire et il est devenu alcoolique, comme ses deux frères aînés. Sa femme l’a quitté. Il est complètement à la dérive. Son jeune frère l’a pris chez lui. Lui n’est pas alcoolique, mais sa santé est très mauvaise. Il était chauffeur de bus, mais il ne peut plus travailler. C’est sa femme qui travaille et fait vivre la famille. Monsieur Kim a la silicose mais pas assez en stade avancé, donc il ne reçoit aucune indemnité. Encore une loi injuste où ne sont indemnisés que ceux qui sont vraiment bien malades. C’est un cercle vicieux où il faut être malade à en mourir pour que cette maladie du travail soit reconnue. Monsieur Kim nous a dit qu’il ne boit plus depuis 7 mois…. C’est une bonne nouvelle pour lui et son frère qui l’hébergé. La situation douloureuse dans laquelle se trouve Monsieur Kim nous rappelle la situation de ces anciens mineurs que l’Etat et les entreprises ont utilisé pendant des années, corvéables à merci. Une fois qu’ils n’ont plus été bons pour le service, ils ont été rejetés comme inutilisables et se retrouvent la plupart du temps sans rien, attendant seulement que leur état s’aggrave pour que l’Etat consiste enfin à les prendre en charge. En fait sur plus de 35.000 mineurs malades de la silicose, seulement 3500 sont hospitalisés et pris en charge par l’Etat. Les autres, selon la gravité de leur maladie, ne reçoivent qu’une petite compensation. Pour ces vieux travailleurs, ces vieux mineurs qui ont été les pionniers du décollement économique de la Corée, l’impression qui reste est celle d’avoir été trahis par leurs entreprises, par leur pays et par la société. Après ces années données au pays, il ne leur reste qu’une maladie incurable. Ils sont seuls bien souvent, incompris car tout le monde en Corée croient que c’est l’Etat qui les prend en charge. Notre petite équipe de la mission ouvrière, par ses visites dans quelques hôpitaux et dans les familles, les rencontre, parle avec eux, et quelquefois aide ceux qui sont dans des situations très difficiles. C’est bien peu de choses. Nous travaillons aussi en liaison avec une nouvelle association d’anciens mineurs qui s’occupe surtout des silicosés non hospitalisés ainsi qu’avec le syndicat des mineurs. C’est une présence discrète dans un milieu où nous rencontrons peu de chrétiens, mais pour nous, travailler pour que la dignité de ces vieux travailleurs malades soient reconnue est un véritable travail missionnaire et c’est aussi une question de justice et de respect pour ces hommes et ces femmes (il y en a aussi plusieurs que nous avons rencontrées) qui ont tant donné pour leur pays.
Monsieur Lee et Monsieur Kim ne sont évidemment pas les seuls que nous ayons rencontrés durant cette année. Nous en avons rencontré beaucoup d’autres. Ils représentent les blessés du travail que la société moderne coréenne a tendance à oublier très vite. Pourtant ils sont là, ils existent même si les journaux et la télévision en parlent peu….. Il ne faut pas les oublier, il ne faut pas les rejeter comme des piles jetables car ils restent des hommes et des femmes envers qui nous avons tous des dettes !… Et ce temps de Noël rappelons-nous qu’il y a deux mille ans un certain Jésus est venu partager notre condition humaine en faisons le choix des pauvres…
Que dire de la communauté francophone catholique de Séoul dont j’ai pris l’animation depuis août cette année? Elle regroupe différentes nationalités :Français, Ivoiriens, Congolais, Camerounais, Coréens etc …. La plupart de ceux qui viennent à la communauté sont des expatriés qui sont en Corée en moyenne pour 3 ans. Donc les gens bougent beaucoup et changent. Ce n’est pas facile pour organiser une communauté stable dans ces conditions. Alors il faut faire avec les moyens du bord. Les mamans font le catéchisme et certains animent la liturgie. Personnellement j’ai peu de temps pour m’investir plus dans cette communauté car je suis pris toute la semaine par mon travail à la mission ouvrière. Ce n’est pas facile de faire les deux, le travail étant très différent ainsi que les gens que je rencontre. Je n’en suis encore qu’au début. Si chacun s’y met, je pense qu’on pourra avancer, sans trop de prétention, à notre rythme !…
Voilà quelques échos de ma vie ici. Je vous souhaite à tous un Joyeux Noël et une Bonne Année 2006 !……
Décembre 2005
Emmanuel Kermoal, mep